Chroniques douces - amères.

Chroniques, billets, coups de gueule, émotions.... Ces textes courts seront changés régulièrement. Ils peuvent être cités avec le nom de l'auteur... 

Des preuves d’amour. 

 

On se serait cru dans un film de Lelouch, avec ses coïncidences téléguidées, ses mièvreries photogéniques et ses paroles creuses… Pour un peu on aurait fredonné la « mélodie du bonheur » ! Et pourtant c’était bien la réalité… Réalité que le long regard échangé par lequel ils s’étaient isolés au milieu de la terrasse bondée et bruyante… Réalité encore que le sourire esquissé comme une approbation murmurée… Réalité toujours que les premiers mots prononcés, insignifiants, dérisoires, juste pour se persuader mutuellement qu’ils étaient bien là, présents d’une présence plus vraie que tout ce qu’ils avaient connu jusqu’à cette soirée de printemps aux allures d’été.

 

Elle s’était arrêtée dans ce bar parce que la soif lui desséchait la gorge et que le sac de la librairie commençait à peser lourd ; la densité des sciences humaines dépasse de loin celle de la littérature classique, quant à la poésie c’est de sa gravité inverse qu’il faut se méfier. Elle n’avait donc d’autre intention que de se désaltérer, et le demi, avec la buée formant des gouttes sur le verre comme une transpiration sur la peau prête aux caresses,  l’avait comblée.

Lui s’apprêtait à quitter la table autour de laquelle ses compagnons disputaient toujours sur les mérites du Picon-bière, sur la stratégie des attaquants de l’équipe de France, la profondeur métaphysique du théâtre de Beckett et le coût exorbitant des derniers smartphones… Tout cela en même temps si bien qu’on ne savait plus très bien si Godo avait marqué un essai. Comme ces conversations croisées lui donnaient le tournis, il s’était levé et l’avait vue, cheveux rejetés en arrière, avalant avec gourmandise la dernière gorgée puis passant sa langue sur ses lèvres humides de mousse.

 

Dans cet instant ralenti, ils s’étaient approchés l’un de l’autre, pris la main et avaient quitté le bar sans que personne ne les remarquât. Rien ne venait plus troubler cette intimité soudaine, ni les réflexions courroucées des cyclistes zigzaguant, ni les badauds qui les heurtaient, ni les pigeons inconscients planant au-dessus de leur tête. Lui habitait tout près. La grande porte cochère se referma sur eux et dans l’ombre plus fraîche ils échangèrent un long baiser à l’orange agrémenté d’une pointe d’amertume.

 

Dans l’appartement ils prirent les dispositions nécessaires pour persévérer dans cette relation aussi forte qu’imprévue. Il sortit d’un tiroir l’imprimé adéquat et commença à remplir les rubriques : nom, prénom, date de naissance, adresse… Lu à haute voix la formule habituelle « certifie avoir eu des relations sexuelles avec mademoiselle… (elle lui murmura son identité dans un souffle tout chargé d’érotisme), de manière consentante et éclairée, sans contrainte d’aucune sorte, pour un plaisir réciproque. Il ajouta n’employer aucun artifice de nature à heurter, blesser ou atteindre à l’intégrité physique et morale de mademoiselle… Il compléta par les mentions indispensables : fait à… le… et signa au bas de la feuille.

 

Elle tira de son sac une feuille semblable, qu’elle remplit avec la même application. Elle crut bon de préciser que ce choix était libre et qu’elle n’avait subit aucune contrainte physique. Elle lut le court texte d’une voix douce qui était comme le prélude des caresses à venir, apposa sa signature et demanda une copie pour son avocat.

Le formulaire A 69- 2017 fut vite expédié. Il ne s’agissait que de cocher les cases attestant de leur accord pour des pratiques spécifiques : caresses bucco-génitales, fellation mais sans éjaculation, port du préservatif, pas de pénétration anales… etc… Ils hésitèrent pour remplir le questionnaire de santé, attestant qu’ils ne portaient, l’un et l’autre aucune maladie transmissible. Mais leur grande confiance réciproque firent qu’ils en restèrent là, et laissèrent l’imprimé A69 vierge de toute indication. C’était un risque qu’ils assumèrent de bon cœur.

L’imprimante leur délivra le nombre d’exemplaires indispensables, auxquels ils ajoutèrent la photocopie recto-verso de leur carte d’identité. Enfin, pour éviter toute falsification des documents, ils les enfermèrent dans des enveloppes solides, en kraft, scellées et paraphées sur le dos à cheval sur le rabat. Ils portèrent sur le devant, la date, l’heure et la fin prévisible de leurs ébats. Il ne restait plus qu’à photographier les deux enveloppes côte à côte, le fichier image de leur téléphone respectif attesterait de la réalité de la date et son envoi par SMS, empêcherait toute modification. Il prit soin tout de même de l’enregistrer également sur son ordinateur. Elle l’envoya par mail au sien.

 

Alors ils se regardèrent avec une pointe d’interrogation… Tout était juste et parfait ! Il fallut un peu de temps pour retrouver l’exaltation du début, mais ce fut une belle nuit d’amour. Le poète [1] a raison : « il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. » Des preuves authentiques dûment enregistrées, certifiées, conservées, pour faire valoir ce que doit…



[1] Pierre Reverdy : Revue littéraire Nord – Sud, 1918